Sortir en ville

Publié le 11 mai 2022 à 23h16 par Clotilde B au cours de l'atelier d'écriture: Atelier au Long cours

Quand on a eu 15 ans, il est devenu naturel de sortir « seules ». Quand je dis « sortir », je veux dire pour aller ailleurs qu’au collège. Aller « en ville ». Aller jusqu’au centre commercial. Aller chez H&M, aller chez Pimkie avec un billet donné par maman. Rêver d’un anorak blanc avec capuche bordée de fausse fourrure, acheter des débardeurs floqués qu’on trouvait « cool » à l’époque, et un peu moche sur les photos aujourd’hui. Acheter le même haut que la copine et trouver ça bien, on le portera lundi. Et puis la copine ne le portait jamais et on se sentait vaguement trahi, c’était bête mais ça ressemblait à une promesse. On engloutissait un jambon-beurre de chez Paul à 4h, sur le chemin de chez Sephora, ou un gros macaron au chocolat. Avoir la bonne adresse, le petit magasin de bijoux refilé par une copine qui fréquentait un autre établissement scolaire. Pouvoir frimer un peu, tous les bracelets argentés dans leur emballage plastique pour 1€. On achète une allure, on achète ce qu’on veut être, on achète une peau de caméléon, tester toutes les options tant que l’âge est labile, avant qu’on ne s’en rende compte, la sédimentation avancera, comme on franchit sur l’autoroute cette zone mouvante et imperceptible qu’on appelle le sud. Avant que l’on ai pu se rendre compte de quoi que ce soit, la végétation a changé, le pin et le lavandin ont remplacé le fusain du Japon et le buis et on n’a pas vraiment perçu le point de bascule. On ne le perçoit jamais vraiment, que par rembobinage mental, et encore. C’est comme devenir « adulte », « murir », c’est là tout à coup, alors que ça semblait ne jamais devoir nous concerner.

Et puis dans les après-midi en ville, il y avait toujours celle qui voulait passer au magasin de gadgets, celui où on pouvait acheter des feuilles Diddl, des stylos fantaisie, des boules à neige, des diplômes de la meilleure sœur ou du meilleur pote, des figurines en tout genre et de la déco en plastique, avec des vendeuses qui avaient toujours l’air d’être un peu nous mais en plus grande. Je ne comprenais pas vraiment ce que mes copines aimaient tant dans le magasin de trucs. Je ne vois pas sous quel vocable désigner ces boutiques et je crois qu’elles ont d’ailleurs disparu avec l’époque des baladeurs CD et des pantalons taille basse. Alors oui, la statuette de vache à lunette avec crinière de plumes violettes, c’était rigolo quand on l’achetait, on la posait fièrement sur l’étagère de sa chambre en rentrant, et puis on finissait par se dire c’est moche quand-même, pourquoi j’ai acheté ça ? C’est complètement inutile.

Après il y a des filles qui ont eu la période Maison du monde, moi j’ai eu la période Séphora, et face à la montagne de machins fourgués au fond d’un placard et oubliés là, je me dis, mais qu’essayais-je d’acheter ? que voulais-je remplir ?