Le prisonnier

Publié le 13 avril 2022 à 16h11 par Monique M au cours de l'atelier d'écriture: Atelier Buissonnier

Il a  froid aux pieds malgré ses bottes fourrées. Il a aussi un peu mal à la tête malgré son gros bonnet. Pas facile de rester immobile dans la neige jusqu’à mi- mollet quand on a sept ans. Il ne peut pas trop bouger, il risquerait de s’enfoncer. Les prairies sont vides et tous les animaux rentrés à l’étable ou à l’écurie. Rien à l’horizon. Le chemin qui mène à la ferme au large toit pentu est désert. L’enfant s’appuie contre le grand aulne gainé de blanc. Des corbeaux le frôlent de leurs ailes luisantes. Soudain un bruit de moteur, les oreilles aux aguets, Dieter essaye de déchiffrer cet éventuel danger. « Tu fais vraiment très attention, c’est une question de vie ou de mort »  a dit son père. Le jeune garçon ne comprend pas tout mais il a une certitude : ce prisonnier de guerre français que ses parents font déjeuner à leur table, c’est interdit, c’est dangereux. Les prisonniers ne doivent pas avoir d’intimité avec les fermiers, ils doivent rester dans la grange. Un lièvre à détalé et s’est enfoncé dans une ornière. Au loin une cloche à sonné et le bruit de moteur a disparu. C’est très dur de rester au bout d’un chemin à scruter l’horizon , à écouter les bruits, pendant plus d’une demie heure quand on a sept ans. Dieter voudrait tordre le cou à l’un de ces animaux braillards, courir après les lièvres ou rentrer à la maison et manger une soupe chaude mais il monte la garde très consciencieusement.. Son père a insisté, il a une mission dont dépend l’avenir de sa famille. Que ses parents osent faire quelque chose d’interdit, il trouve ça formidable et il les admire mais là il en a un peu marre de jouer les plantons alors qu’eux dégustent  un bon bouillon. Il espère qu’il lui en ont laissé. Il le fait parce que son père le lui a ordonné, bien sûr se dit- il on ne va pas laisser ça aux filles, guetter les patrouilles de SS et puis il aime beaucoup André qui l’emmène à l’école Sur ses épaules tant qu’on ne les voit pas. Et qui lui chante des chansons dans une langue inconnue et annonce dans son drôle d’Allemand «  moi aussi un petit garçon à Marseille. »

Autre chose trouble Dieter, parfois le soir leur fille de ferme se glisse dans le bâtiment où dort André. Il n’a vue et un jour il l’a suivie. Il a entendu de drôles de bruits qu’il n’a pas vraiment su interpréter même si , petit garçon dans une ferme,  il en a vu et entendu d’autres, dans toutes les langues des animaux. Au fond il préfère ne pas savoir, c’est trop dangereux. Il sait ce que font les hommes dont Les motos portent des têtes  de mort, à ceux qui désobéissent.

Bien des années plus tard, l’armistice signée depuis longtemps, il s’avouera qu’ il se doutait bien de ce que faisait André dans la grange. Il n’a jamais oublié ce grand homme aux cheveux et aux yeux noirs, comme il n’en avait jamais vu dans sa Poméranie natale. Il a retourné Marseille dans tous les sens, mais il n’a jamais retrouvé André et a gardé en lui la tristesse de ne l’avoir jamais revu.