Machicouleux …

Publié le 21 novembre 2021 à 16h48 par Hélène W au cours de l'atelier d'écriture: Atelier Buissonnier

Elle a toujours eu un mauvais sommeil, mais depuis plusieurs jours des rêves dont elle ne se souvient pas, des rêves éprouvants, lui laissent le cœur serré au réveil. Elle arrive toute chiffonnée à la table du petit déjeuner et n’a pas envie d’entreprendre la conversation avec son compagnon.

 Lui qui est toujours de bonne humeur et démarre la journée par des éclats de rire commence à s’inquiéter mais ne dit rien de peur d’avoir une réponse difficile à entendre. Vingt ans de compagnonnage : au début de l’amour, beaucoup d’amour. Au fil des années, mine de rien, cet amour très vaste, trop vaste … cet amour a rétréci. Ce matin le mutisme de sa compagne le chagrine.

Encore une nuit agitée, mais cette fois elle retient son rêve.

Des livres de sa bibliothèque les mots se sont échappés. Des pages et des pages de mots emplissent sa chambre et se collent au plafond. Elle essaye de toutes ses forces de reconstituer des phrases, des chapitres, de faire que les mots retournent dans les livres. Au matin, elle est encore plus fatiguée que le soir au coucher.

Ce matin au petit déjeuner, c’est elle qui prend la parole et raconte son rêve. Elle est fatiguée, toute la nuit elle a essayé d’attraper un dernier mot fugueur collé sur la grille d’aération. Ce mot qu’elle ne reconnait pas, elle en a cherché le sens le dès son réveil, en vain. Elle est effondrée. Tu vois, c’est un rêve prémonitoire, ma mémoire s’efface et j’ai peur.

Lui fatigué des petits déjeuner silencieux n’a pas envie de l’écouter. Il s’énerve : qu’est-ce qu’elle raconte, c’est quoi le mot ? Elle dit qu’il n’existe pas, qu’elle ne sait plus…

 Peut être pas dans le dictionnaire, d’accord, mais c’est peut-être une marque, un mot d’enfant, cherche au lieu de pleurnicher !

Tout a coup, elle se souvient : MACHICOULEUX, c’est le mot qu’elle avait inventé pour parler des petits trésors qu’elle accumulait enfant. Des perles, des billes, des feuilles, plein de petits trucs qu’elle mettait dans des boites et qui la rendaient heureuse.

Bon, eh bien tu vois ce n’est pas un rêve prémonitoire, tu n’as pas de sénilité précoce, c’est un rêve d’avertissement. Tu as oublié le mot magique qui te rendait heureuse, énergique. Regarde-toi, regarde-nous, regarde le fossé qui se creuse entre nous. Notre amour est une chose précieuse, mets-le dans ta boite à trésor et redeviens la petite fille heureuse de vivre.

 Eh bois ton café, il va être froid !

Devant l’injonction, elle s’est cabrée, son cœur s’est serré. Le bonheur ne se décrète pas. Mettre leur amour dans sa boite à trésor, pourquoi, pas mais lequel ? Celui passionné du début, celui qui fait que l’on respire le même air, que l’on utilise les mêmes mots au même moment ? Ou celui plus petit au fil des années et remplacé par le mot tendresse ? Quel amour devrait-elle enfermer aujourd’hui ? Il lui faut regarder la réalité en face, leur amour a rétréci au point de n’être plus que l’ombre d’un amour.

Elle bredouille quelques mots et repense à son rêve. C’était bien un rêve prémonitoire mais il n’a pas le sens qu’elle lui a donné. Leur amour qu’elle croyait immortel, tel un chêne millénaire perd ses feuilles. Sur les branches dénudées quelques breloques restent accrochées : un anniversaire, la réussite à un examen, leur mariage, des amis, des voyages… Ses yeux se remplissent de larmes, elle les refoule mais d’autres les remplacent.

Dans la boite à trésors de son enfance ses « machicouleux » étaient bienfaisants, ils la rendaient heureuse, créative et pleine d’énergie.

Dans sa boite à trésor elle ne peut pas ranger leur amour mort, elle va partir…