Rendez-vous manqué

Publié le 13 mai 2022 à 16h35 par Hélène W au cours de l'atelier d'écriture: Atelier Buissonnier

Ce matin une lettre est arrivée. Je suis très étonnée car depuis longtemps je ne reçois plus de courrier. L’enveloppe est décorée façon Art Postal. Un petit jardin japonais avec sa fontaine en bambou, des érables et un petit chemin en cailloux blancs entourant mon adresse. C’est mystérieux…

La calligraphie est magnifique, c’est écrit à la plume et à l’encre violette comme mes premiers cahiers d’écolière.

Je l’ai aperçue assise sur un banc dans le jardin du Luxembourg. Elle m’y avait donné rendez-vous. Je l’ai reconnue immédiatement grâce à la petite photo qu’elle avait glissée dans son courrier.

Sur la photo elle était plus jeune avec un regard franc. Une petite photo d’identité en noir et blanc plutôt flatteuse. Là, devant moi, je découvrais une femme plus âgée, blonde, mais un peu trop blonde. Elle portait une jupe courte qui me parut un peu trop courte pour son âge. Elle mâchait de chewing-gum, pour moi le comble du mauvais goût.

J’étais déçue, depuis quarante ans que je l’attendais, que j’espérais cette rencontre, je l’avais imaginée grande, distinguée, classe … ! Les enfants inventent des histoires, croient aux contes de fées : pour moi elle était légère, souriante avec un regard bienveillant. Brutalement j’étais dans la réalité et elle ne correspondait pas à la jolie écriture à la plume et à l’encre violette.

De loin, cachée derrière une statue, je l’observe. Ses mains bougent sans cesse, nerveuses. Son regard inquiet scrute les allés et venues des passants cherchant quelqu’un dans la foule.

Est-ce-que je vais aller vers elle ? J’ai hésité très longtemps. A de nombreuses reprises elle a regardé sa montre. Une grosse montre dorée avec un bracelet en cuir noir : j’ai pensé qu’elle manquait d’élégance.

Une dernière fois elle a regardé sa montre, s’est levée, un ultime regard autour d’elle, puis elle est partie d’un pas mal assuré.

Moi, je n’ai pas bougé, je n’ai pas fait un geste pour la retenir, j’étais immobile, statufiée.

J’aurais pu la rejoindre, l’appeler…

L’appeler mais comment ? Par son prénom ? Maman ?

Non, pas Maman, c’est trop tard.

Aujourd’hui, je la connais de vue et en même temps je ne l’ai pas reconnue…