Le Président a disparu

Publié le 22 mai 2022 à 19h46 par Emmanuelle P au cours de l'atelier d'écriture: Atelier Petits papiers

C’est un samedi de mai que ça s’est passé.

Elle attend sur le quai de la ligne 14 , plongée dans le vide de ses pensées. Elle a hâte que le métro arrive, afin de s’adonner à sa routine du trajet. Les temps d’attente des 2 prochaines rames sont affichés ; 2 minutes, 4 minutes. Elle tripote la coque de son téléphone dans la poche gauche de son blouson. Elle sent monter l’envie de consulter sa messagerie.

Une minute d’attente. Peu de gens sont massés derrière les portes palières. Les samedis se suivent et ne se ressemblent pas en terme d’affluence. Un bruit qu’elle connaît par cœur. Le métro s’arrête.

Les portes s’ouvrent ; un strapontin est libre. Elle adore ces plages à la marge, où elle ne dérange pas, où elle peut se caler contre la paroi, où elle peut apprendre par cœur l’ordre des stations de toutes les lignes si elle choisit le bon côté. Sinon, elle lira les conseils avisés du lapin de la RATP en version multilingue, parfois. « Ne mets pas tes mains sur les portes », recommande la lapin copain, ou « tu risques de te faire pincer très fort ».

Elle se pose de 3/4 contre la paroi du métro, croise la jambe droite sur la jambe gauche, ouvre enfin la poche du blouson et sort le mobile. Elle le déverrouille et clique sur l’icône de la messagerie. Quoi de neuf dans le Journal Officiel ?

Elle reçoit tous les jours le sommaire de cette institution. Oui, pour elle, c’est une entité qui la rend proche de ce qui se passe à la tête de son pays, ou dans les couloirs des ministères. Elle se sent moins ignare. Oh, elle ne lit pas tout ! Selon le temps qu’elle a, elle survole. Pour être honnête, elle lit principalement les premières lignes, et un peu la fin. Elle balaie du regard les usagers autour d’elle. Personne ne voie son écran, tourné côté voie. Elle se demande parfois ce que l’on penserait d’elle si elle raconter se délecter de la lecture du JORF1.

La première ligne du bulletin révèle-t-elle quelque sujet alléchant ? C’est liminaire ; une annonce de la présidence de la République. Elle clique sur le lien.

Elle lit. Relit. Se frotte les yeux. Lit encore :

 

et c’est signé du Président Pierre Durand. C’est une déflagration. Elle tend l’oreille dans la rame. Quelque mélodie s’échappe d’un casque par ici, des conversations sur le planning de juillet s’entendent par là. Un jeune homme a pris place à côté d’elle à la station Madeleine. Il est avachi sur le strapontin, les yeux rivés sur un jeu.

Le président a quitté ses fonctions, et personne n’en parle. Elle se rue sur un moteur de recherche , saisit « Pierre Durand ». C’est un nom trop banal pour rendre la requête efficace. Il se serait appelé Séraphin Courtecuisse ou Aristophane Lampion, elle saurait vite ce qu’il vient. Elle affine ses recherches. « Président+France+Démission ». Cela ne donne rien, hormis que cela reste une possibilité dans la Constitution.

Une idée lui traverse l’esprit. Et si c’était une blague ? Allons, réveille-toi ! On est le 1er avril, et au Journal Officiel, on a l’humeur taquine. Elle passe sur l’écran d’accueil de son téléphone. Perdu !

C’est un samedi de mai que ça s’est passé.

Elle envisage une nouvelle piste : un piratage. Elle parcourt e bulletin à la recherche des contacts auprès desquels se manifester. Elle démarre un mail.

 

 

Elle conclut avec les formules de politesse dégoulinantes d’espoir d’une réponse.

Pour elle, il y a urgence à savoir. 2 minutes que son mail est parti, et le webmaster du JORF n’a pas réagi. Samedi ou pas, il travaille, non ? Non ?

Elle respire profondément, essaie d’envisager d’autres solutions :

1) chercher seule ;

2) appeler des amies. Savoir demander de l’aide, c’est important.

Elle consulte le site de l’Élysée ; la photo de Pierre Durand, son agenda, ont disparu. La biographie de son épouse Valérie aussi. Bigre, bigre !

Le compte Twitter de l’Élysée s’arrête à mercredi. Ce jour-là, Pierre Durand avait visité le salon Santexpo, porte de Versailles. Il avait serré des mains. Beaucoup. Sa femme l‘accompagnait, mais 3 mètres derrière lui. Craignait-elle qu’elle ne l’abandonne entre les pinces d’un des robots chirurgiens exposés ?

Sur les photos, elle fait la gueule. Vraiment. Alexandra zoome sur le visage de Pierre Durand. Peut-elle y lire une velléité de départ ? L’homme est imperturbable entre deux sourires. Sa démarche est cohérente, il ne tremble pas, ses gardes du corps ne le soutiennent pas pour marcher. L’élocution est calme. Alexandra reste dans l’ignorance.

Elle consulte les réseaux des partis politiques. Les derniers posts datent du vendredi, tout comme les critiques. Elle entreprend de lire en ligne des journaux allemands, anglais, américains. Aucun titre sur la présidence française.

Son point 1) n’a pas abouti. Il lui reste les coups de fils à des amies. Elle pense à Aïko. Mais Alex se demande si son amie est à la bibliothèque, au milieu du rayon poésie, ou pas. Alors, elle opte pour le SMS. La presse japonaise parle-t-elle de la France ?

Aïko a la délicatesse de répondre qu’elle suit un cours de calligraphie. Elle renvoie Alexandra auprès de sa sœur, Seïko.

SMS à Seïko. Laquelle réagit vite :

 

 

Alexandra se sent penaude. C’est le Président de la République, quand même ! Personne n’en parle. Qui peut-elle désormais déranger, un peu, mais pas trop ? Isabelle ? Elle ouvre son répertoire, sélectionne Isabelle. Un répondeur lui fait front.

 

 

Isabelle répond par SMS :

 

 

Alexandra est dépitée. Ce n’est pas la première fois qu’Isabelle invoque un séminaire. Cela signifie 2-3 jours d’indisponibilité.

C’est un samedi de mai que ça s’est passé.

C’est un samedi et personne ne lui répond. Est-ce le mauvais jour, ou est-elle trop crispante ?

Isabelle en séminaire un samedi, c’est louche, non ? Elle n’est sans doute pas abonnée au sommaire du Journal Officiel. Elle ne peut pas comprendre. Seïko est aussi méfiante que sa sœur Aïko envers Alexandra. Certes, la jeune femme n’a pas encore la conduire idéale envers les natifs du Soleil Levant.

La priorité, c’est la disparition de Pierre Durand. Quand elle sort du métro, Alex se rend compte qu’il fait encore frais ce matin. Les panneaux J.-C. Decaux ou Clear Channel n’évoquent pas le Président.

Un homme grand, dans un costume noir cintré s’approche d’elle. Elle vérifie discrètement que son téléphone est verrouillé. Personne ne saura qu’elle détient peut-être un secret d’État.

– Madame, j’aime beaucoup votre parfum. Puis-je vous demander comment il se nomme ?

– « Brume d’été », répond Alexandra machinalement.

– Merci. Je vais peut-être l’offrir à ma femme. Ou ma maîtresse. Vous en pensez quoi ?

– Si tous les cons volaient en orbite, t’aurais pas fini de tourner, murmure Alexandra entre ses dents.

– Pardon ?

– Eh bien, je disais que c’est un choix très personnel, vous savez. Mon avis ne compte pas.

– Au contraire ! Si vous saviez à quel point on s’enrichit au contact d’inconnus ! Les rencontres du hasard sont les plus éblouissantes qui soient. Vous en pensez quoi ?

Alexandra reste silencieuse. Elle n’a aucune idée sur la question. Elle s’interroge. Pourrait-elle échanger avec monsieur X sur son secret ?

– Au quatrième top, il sera…

Alexandra sursaute :

– Qu’est-ce qui vous prend ? Vous n’avez pas lu que l’horloge parlante allait cesser de fonctionner en juillet ? C’est peut-être même paru dans le Journal Officiel !

– Vous m’en direz tant ! Si vous savez à quel point je m’en tamponne du Journal Officiel ! C’est procédural, c’est chiant, et il n’y a pas d’images ! Alors, vous ne m’avez toujours pas donné votre avis. « Brume d’été », ma femme ou ma maîtresse ?

Alexandra se sent oppressée. Une chose est sûre, elle ne s’étendra sur son abonnement au sommaire du Journal Officiel avec monsieur X. Reste à prendre position pour un type qui trompe sa femme.

– Et si vous offriez le même parfum aux 2 ?

– Ah non ! Je risquerais de les confondre dans le noir de l’intimité.

– Je vous comprends, ce serait fâcheux. J’ai une suggestion ; allez demander conseil en parfumerie. Vous voyez, un parfum habille une femme. « Brume d’été » sur moi n’ira peut-être pas sur votre femme, ni sur votre maîtresse.

Alexandra meurt d’envie d’ajouter « Je peux m’en aller maintenant ? J’ai le président Pierre Durand à rechercher ! «

Monsieur X soutient son menton de son poing droit.

– Réflexion intéressante. Je vous remercie. Je vais laisser mes femmes choisir, et je paierai. Vous en pensez quoi ?

Alexandra s’affaisse un peu de désespoir, mais fournit un effort pour garder le regard vif et un sourire de façade en direction de son interlocuteur.

– Excellente idée ! Eh bien, je vous souhaite une bonne journée !

– Vous partez déjà ? Quel dommage ! Je me sens bien en votre compagnie. Allez, c’est samedi, vous n’avez rien d’urgent à faire, n’est-ce pas ? Venez, je vous emmène au café. Je vous conseille le cappuccino au lait d’amande ; il est à tomber !

Une berline noire aux vitres fumées se porte à la hauteur du couple.

– Ah, voici mon chauffeur, lance l’homme en costume. Montez, je vous prie.

La main qui presse doucement son dos lui fait comprendre qu’elle n’a pas le choix. Une porte arrière s’ouvre, l’homme monte côté passager.

Les portes se ferment et sont verrouillées. Un deuxième homme en costume noir cintré est assis à l’arrière, à côté d’Alexandra.

– Madame Langlois ! C’est bien ainsi que vous vous appelez, non ? Alexandra Langlois, 12 rue Rochefort, à Paris.

Alexandra est hébétée, commence à avoir très chaud, puis très froid.

– N’ayez pas peur de nous ; nous travaillons pour l’Élysée. Bien. Venons-en à l’essentiel : vous allez lu le sommaire du Journal Officiel ce matin, et avez eu accès à une information qui n’aurait pas dû paraître.

– Je ne suis pas la seule dans ce cas, non ?

– Eh si, vous être la seule. Qui se jette comme vous sur sa boîte mail ? Nous avons pu récupérer les envois dans le reste de la mailing list. Mais vous, vous être une précoce. Donc nous devons vous exfiltrer. A qui avez-vous parlé du départ de Pierre Durand ?

– Personne.

– Ta, ta, ta, ta, madame Langlois. Je reformule ma question. A qui avez-vous dit ou écrit que vous aviez lu ce matin le sommaire du Journal Officiel ?

– Je vous le répète, monsieur, personne. J’ai seulement demandé si la presse étrangère évoquait la présidence française.

– Bien, vous savez que nous allons vérifier. Si vous nous mentez, vous risquez une plainte pour mise en danger de la sécurité nationale.

Alexandra s’étrangle avec sa salive.

– Quoi ?

– Oui, oui. Ce n’est pas une blague.

– Mais… Pierre Durand, il est où ?

– On l’a envoyé en vacances.

Alexandra ne comprend rien. Elle secoue la tête. Sors de ce cauchemar !

– Écoutez, puisque l’on va vous garder en lieu sûr pendant un moment, je vais être plus précis. Le Président a malencontreusement publié sa démission.

Alexandra attend la suite.

– Il a pété un câble, si vous préférez.

– Je crois que j’ai compris.

– Parfait. Votre téléphone, s’il vous plaît. Nous devons nous assurer de votre totale loyauté. Marcel ! Au château !

1Journal Officiel de la République Française.

Ce texte a été retouché et complété suite aux suggestion de mes co-petits-papivores (Cécile, Philippe, Marie-Jo, Marija, Julien et Christine). Qu’ils en soient remerciés.