Les états d’âme d’un céleri rave

Publié le 4 décembre 2021 à 21h57 par Julien V au cours de l'atelier d'écriture: Atelier Petits papiers

Parmi tous les parfums d’automne, qui arrivent en premier ? Les brocolis ? Les carottes en fanes, star des marchés, élancées, coquettes. Ou les poireaux ?représentants syndicaux des légumes de l’automne et de l’hiver, les choux fleurs, les poires ? Non, ce sont les pommes. Elles commencent à murir à la fin de l’été, s’installent à la vue de tous, avec les légumes et les fruits d’été. Elles empiètent sur la saison. Nous les légumes d’automne, on attend que tous les autres aient quitté la place. Parce qu’elle est difficile à avoir cette place au soleil d’hiver. Qu’est-ce que vous croyez, que c’est si facile qu’une graine lancée dans un sillon ? Qu’un peu d’eau ? et du soleil ? Oh non, il y a tout un tas de dangers miniatures à braver. Et il faut ressentir la terre qui nous parle, ressentir les yeux fermés, l’énergie du soleil, ressentir l’eau qui nous coule sur le corps. Parfois on peut se laisser à suivre les nuages, mais la croissance, n’est pas un jeu d’enfant. Elle nécessite une implication de tous les instants, chacun y allant à sa manière, avec un seul mot d’ordre, faire du sport pendant que le soleil est là, grandir, grossir, devenir quelqu’un sans se faire bouffer les feuilles par des insectes goulus et même si notre finalité est de finir dans l’assiette. Ah non, elle n’est pas si facile cette place dans le potager. Et encore, vous n’avez pas tout entendu. Certaines nuits, après des journées de pluie, on entend crier. Des choux fleurs ultraviolents, s’attaquent à de jeunes poireaux innocents, insultent des brocolis, arrachent les feuilles des blettes. Un matin, après des échauffourées, je me suis retrouvé avec une tâche violette sur le côté. J’ai eu peur que les maraîchers me croient malade et me jettent au compost. Alors toute la journée, j’ai essayé de cacher cette tâche. Ne croyez pas que je cherche votre compassion, j’ai ma fierté de céleri rave. Je vous raconte ma vie comme un voyage par l’écriture. Peut-être que personne ne se souci des états d’âmes d’un céleri rave, mais comme dirait l’autre, c’est la richesse de l’être qui compte. Personne ne dit qui est cet être, un chien, un cheval, un clown ventriloque, une strip-teaseuse ?

Et puis l’hiver arrive, le rythme ralentit, chacun trouve sa place dans le champ et tout le monde rêve de partir en vacances, au marché. Tout le monde a envie de se montrer fièrement, même les poireaux tordus, ou les pommes piquées. Après tout, c’est ça l’agriculture raisonnée. Durant les matins brumeux, quand les dernières feuilles récalcitrantes sont tombées au sol, les légumes d’hiver sont là, uniques représentants plein de vie d’une nature qu’on croit morte. Y a-t-il plus d’espoir ailleurs que dans une petite touffe de mâche qui pousse dans les frimas ? Non, je ne crois pas. C’est ça la richesse de l’être, une petite touffe de mâche.

Chaque semaine, c’est le départ pour le marché. En avant la cueillette, les cagettes, les mises en bottes, la terre qui colle aux bottes, le bruit de la porte du camion. Mais aujourd’hui ça n’est pas encore mon tour. Il faut être patient. La pluie arrive puis repart. La lune sourit puis se remplit, les rangs se calment et puis vident. Les fortes têtes ont cueilli, l’hiver  a apporté la froid.

Et puis le grand jour arrive. Ils ont marché dans les rangs avec leurs bottes. Ils se sont retournés et m’ont regardé. C’était moi, la star, la valeur inestimable de l’hiver. Je me suis installé dans le cageot, direction l’entrepôt. J’étais parti pour mon grand voyage vers le ventre humain, destinée au combien réjouissante. Je me suis retrouvé avec les autres légumes, excités comme moi par l’avenir. Les pommes snob, restaient ensemble. Les poires, à la cool, attendaient tranquillement. Et les endives, mes préférées, allongées dans leur cagette, pépiaient. Je pourrais tomber amoureuse d’une endive, si je me laissais aller. J’aime les endives quand elles se dévoilent au grand jour. Elles se cachent dans le noir pour rester blanches. Quand elles sortent, on dirait des mannequins qui défilent, nacrées, droites. J’aurais envie de les prendre dans mes bras, de les caresser. On dirait des princesses en chausson. Je passe une nuit dans l’entrepôt avec elles et au matin nous partons pour les étals.

Au soleil pâle, on se demande bien qui viendra nous chercher. Il faut faire bonne figure. Ce n’est pas cette jeune femme qui viendra voir ma tête de céleri. Elle n’y connait rien. Elle se laissera tenter par des mignonnes endives. Le rôle de céleri rave est ingrat, comme les légumes qualifiés d’oubliés ou d’antan. Il faut une connexion, un coup de foudre pour être choisi. C’est l’attente, comme pour un rendez-vous amoureux. J’ai la boule au ventre, j’ai peur de ne pas plaire. Une rencontre, c’est difficile, et pourtant en même temps si facile. Elle a baissé les yeux vers moi comme si elle était sûre. J’étais le céleri de ses rêves. « Alors, Madame Agnès, c’est celui-là que vous voulez ? » Oui, elle a répondu, seulement oui, comme s’il y avait une évidence. Après elle m’a pris et posé dans son caddie. C’était une habitué du marché. Elle a continué ses achats,  « Des pommes à cuire s’il vous plait. » Après j’ai perdu un peu le fil parce que j’avais des papillons dans le ventre. Oh, s’il vous plait, ne vous moquez pas de moi, un céleri rave peut tout à fait avoir des papillons dans le ventre. Ensuite Agnès, nous a fait faire un petit tour de marché. Quand le caddie a été plein, nous sommes repartis par les rues, passant devant la boulangerie et le pressing. Agnès nous a fait monter chez elle, un joli appartement plutôt clair.

Elle a commencé à tout sortit. Les pommes sur le plan de travail, les poireaux dans le réfrigérateur, les poires dans le compotier « Il va falloir attendre qu’elles murissent. » le brocoli avec les poireaux et les pommes de terre dans le placard. Et moi, posé sur la table de la cuisine. Elle a dit « on ma s’y mettre, d’abord la tarte aux pommes. » Elle a épluché les pommes avec soin, et les a détaillé finement. Elle a réalisé une belle tarte en rangeant chaque tranche. Hop au four après avoir saupoudré le tout de cannelle et de sucre. Ensuite elle a dit «  Aujourd’hui c’est risotto aux brocolis et carottes avec une petite brochette de saumon. Si avec ça il n’est pas content… » Elle a caressé ma petite tête de céleri en disant « toi, on te garde pour une autre fois. » Elle s’est activée dans la cuisine, puis elle est allé se changer. Elle a reparu avec un crayon de maquillage à la main. Elle m’a regardé et a dessiné deux yeux noirs. Au coup de sonnette elle a laissé le crayon sur la table et est allée ouvrir. Le déjeuner s’est déroulé dans le salon. Je ne peux donc pas vous donner des détails. Elle faisait des allers-retours pour apporter les assiettes, le vins, les plats. Elle est revenue avec la mine triste après le risotto. Il restait des brocolis dans une assiette. Agnès est repartie avec la tarte aux pommes qui normalement fait toujours son petit effet. Mais quand elle a passé l’encadrement de la cuisine, elle avait le sourire triste. Elle s’est appuyée à la table, j’ai senti son cœur froissé comme une boule de papier. Les larmes se sont mises à couler et le khôl a laissé des traces sur ses joues. Tout céleri que je suis, j’ai senti la peine comme l’eau inonde un champ. Tant pis s’il n’avait pas aimé tes fruits et tes légumes, Agnès, toi tu les apprécies. Oublie-le. Oublie ton cœur d’artichaut. Laisse-moi être ton chou.